Martin Luther King

Posted on 09/01/18 No Comments

Réaliste, Martin Luther King sait que son engagement de chaque instant le condamne à un assassinat. Considéré par John Edgar Hoover – Directeur du FBI – comme le « Noir le plus dangereux du pays », MLK est effectivement en guerre. Ce combat, il le mène face à un pays qui ne respecte pas les principes mêmes de sa propre constitution. Son plus bel accomplissement aura été de s’immiscer dans la conscience d’individus lobotomisés par une matrice où la justice sociale n’était qu’un spectre. Intellectuel et orateur exceptionnel, MLK déconstruit brillamment les failles d’un système de pensée figé et hermétique sur lequel reposent les Etats-Unis. Le choc est brutal et sans précédent pour les plus radicaux mais pas seulement…

  • Worst enemy of Nation

Martin Luther King et une large partie de la communauté noire américaine ont subi les sévices physiques ou moraux de la police, du Ku Klux Klan et du White Citizen Council au sortir de la rédaction du 13ème amendement. Ce dernier, dans le texte, ne tolérait « ni n’esclavage, ni aucune forme de servitude » sur le territoire des Etats-Unis. Pourtant, il a fallu un siècle et une lutte incessante au quotidien pour faire réellement évoluer cette situation. Plus que les violences perpétrées au cours de cette période, c’est l’attentisme que le pasteur dénonce. En effet, à de nombreuses reprises, MLK s’est offusqué de l’absence de réelles prises de conscience et de réelles prises de positions des « modérés » et des partisans du consensus tranquille.

Ce sont eux qu’il pointe du doigt et qu’il juge comme étant les vrais ennemis de la liberté et de l’égalité. A travers cette dénonciation, MLK ne ménage personne en témoigne sa déception vis-à-vis des siens qu’il juge complaisants et indifférents. C’est ce qu’il constate par exemple en 1962 lors de son arrivée à Birmingham dans l’antre du sulfureux chef de police, Eugene « Bull » Connor. Alors que King et les militants de la N.A.A.C.P et de la SCLC organisent le boycott d’entreprises prisées par la communauté noire de la ville, il déplore le manque de soutien des pasteurs noirs dans cette révolte – moins de de 5% soutiennent leur combat – tout comme l’accueil frileux de la bourgeoisie noire locale.

C’est ce même manque de conviction qu’il ressent à la Maison-Blanche et plus particulièrement chez John Fitzgerald Kennedy. Le président des Etats-Unis ne parvient pas à faire adopter une loi sur les droits civiques et à défendre pleinement ce projet. MLK n’a pas foi en JFK et ses fausses promesses qui selon les propres mots de Bobby Kennedy – frère de JFK et procureur général des EU à cette période – n’a que faire de l’accès aux droits civiques de la communauté noire :

« Personne dans le pays n’en voulait vraiment et ne s’y intéressait, pas même les médias ».

Face à un tel constat, MLK sait dorénavant que le gouvernement n’agira que sous la contrainte. C’est donc sans le moindre sentiment de culpabilité que Martin Luther King refuse de participer aux cérémonies de Washington commémorant le centenaire de l’émancipation des esclaves. Exacerbé, MLK bannît la démarche hypocrite du clan Kennedy alors qu’il se bat chaque instant pour faire évoluer cette dite émancipation.

  • Dear Lord 

Esseulé et stigmatisé, MLK se voit par ailleurs critiqué publiquement par l’Eglise en 1963 alors qu’il entame sa 13ème incarcération à la prison de Birmingham. Plusieurs membres du clergé local condamnent les actions de King qu’ils considèrent comme « malavisées et inopportunes » et propices à un climat de chaos. Cette prise de position de l’Eglise peine MLK et lui révèle à quel point l’entité chrétienne est gangrenée par la mansuétude. Face à cette prise de position, Martin Luther King trouve le moyen de répondre et rédige une lettre ouverte empreinte de sarcasme :

« Vous déplorez les manifestations qui se déroulent actuellement à Birmingham mais je regrette que votre déclaration n’exprime pas une préoccupation similaire quant aux circonstances qui ont entraîné les manifestations. Je suis sûr que chacun de vous aura à cœur d’aller au-delà d’une analyse sociale superficielle […]. Vous félicitez chaudement la police de Birmingham […], je ne pense pas que vos éloges auraient été si chaleureux si vous aviez vu ces chiens planter leurs crocs dans les corps Noirs désarmés et non violents ! »

Malgré cette indifférence généralisée et les violences subies par les sympathisants au cours des multiples mobilisations pour les droits civiques, MLK ne déroge pas au principe de non-violence tandis que Malcolm X séduit et durcit le ton.

  • Thèse, antithèse…

Chacun des deux leaders a captivé les foules dans cette lutte irrémédiable pour l’effondrement d’un système inégalitaire. Cependant, les deux activistes n’ont pas cohabité durant toutes ces années de durs labeurs. Alors que Malcolm X dénonce l”Oncle-tomisme” de MLK, celui-ci se désole de l’appel à l’auto-défense prôné par le natif d’Omaha. Malgré le respect que les deux hommes se portent mutuellement, MLK n’a jamais pris la peine de répondre aux nombreuses lettres de Malcolm X affirmant que sa méthode était vouée à l’échec et à la désolation :

« En cas de révolution violente, nous serions écrasés sans merci sous le nombre. […] le Noir se retrouverait dans les mêmes conditions de misère sordide et de dénuement mais à cette différence que son amertume serait plus intense encore et son désenchantement plus intolérable ».

Mais le pouvoir d’attraction de Malcolm X est tout aussi puissant que celui de son cadet et il influence une nouvelle génération de militants empressés et intransigeants à tel point que les politiques préfèrent négocier avec MLK. Une situation qui n’est pas sans faire réagir Malcolm X avec ironie :

« Je ne dirai rien contre lui » au sujet de MLK « A une époque, les Blancs le traitaient de racialiste, d’extrémiste et de communiste. Et puis les musulmans noirs sont apparus et les Blancs ont remercié Dieu pour Martin Luther King ».

Cette confrontation est entretenue et mise en scène par le pouvoir en place bien conscient des effets néfastes qu’elle engendre. Pourtant, les deux hommes se rejoignent sur la nécessaire prise en considération de la libération de l’homme noir. C’est bien Malcolm X qui menace de violentes représailles George Lincoln Rockwell – président du Parti nazi américain – si l’un de ses militants venait à s’en prendre de nouveau à King tout comme c’est King qui témoigne de son affection pour son opposant dans les condoléances qu’il adresse à la veuve de Malcolm X.

Malcolm X et MLK ne se sont rencontrés qu’une seule fois. Un rapprochement s’était opéré peu de temps avant le décès de Malcolm X alors qu’il rejoignait MLK dans l’idée que l’union des opprimés pouvait ébranler le système. Pour y parvenir, il a fallu mobiliser, convaincre, se démultiplier, s’exposer autrement dit, se sacrifier. La vie du docteur en théologie ne fut pas un long fleuve tranquille mais une déferlante d’événements plus éprouvants les uns que les autres.

  • Celui qui sert une révolution laboure la mer

Montgomery, Birmingham, Selma, Chicago sonnent comme un éternel recommencement et cela fait beaucoup pour un homme dont l’état d’épuisement culmine à maintes reprises. Ses ressources mentales, son intelligence et sa pugnacité lui ont permis de s’investir sur de multiples fronts mais son corps n’a pas toujours été en phase avec ses convictions profondes.

Molesté par les suprémacistes, hué par ses frères, mis au ban par les hommes de foi et victime de plusieurs attentats, MLK s’épuise et s’effondre à l’hôpital d’Atlanta en septembre 1964. Il souffre d’hypertension et d’une infection virale assortie d’un profond accablement moral. Témoin de scènes extrêmement violentes, adepte du self control et de la non-violence, Martin Luther King pâtit du compagnonnage avec la mort.

« Depuis quatre ans, j’essaie de faire autant que quatre ou cinq hommes réunis. […] je me suis mis dans une situation dont je ne pouvais sortir, je ne faisais que donner sans jamais m’arrêter pour m’isoler et méditer. […] si je ne reprends pas ma vie en main, je vais devenir une épave, physiquement et psychologiquement; il faut que je me retrouve ».

Ses proches évoquent des poussées de fièvre soudaines et inquiétantes qui l’obligent à se maintenir au lit un jour ou deux. Envahi par un sentiment de culpabilité, enclin à la mélancolie, MLK déprime et semble torturé à l’idée de ne pas pouvoir faire davantage. Ce n’est pas le prix Nobel de la paix qu’il reçoit le 10 décembre 1964 qui vient soigner ses maux.

MLK a toujours eu une mission qu’il souhaitait accomplir plus que tout mais au plus profond de lui, il n’ignore pas que ses jours sont comptés :

« Cela m’arrivera aussi, je n’atteindrai pas les quarante ans, cette société est malade ».

MLK prononce ces mots le 22 novembre 1963, John Fitzgerald Kennedy vient d’être assassiné. Martin Luther King subit le même sort le 4 avril 1968 à Memphis, à l’âge de 39 ans en laissant un héritage inamovible, un message d’amour universel qui restera ancré dans les cœurs et les esprits à tout jamais.